Un problème

Dessin que j'ai fait au stylo et colorisé via Photoshop
La petite tête
Portrait au stylo et photoshopé

Ok, bon alors, résumons : ton patron t’a viré, ton mec t’a largué et ton proprio vend l’immeuble où tu crèches… après réflexion, je dirais que tu as un problème.
Un problème, tu dis que j’ai un problème ? penses-tu !
Voyons le bon côté des choses, tu es libre.
Je la regarde en biais, elle se fout de moi ou quoi ?
Ah mais ne me jette pas cet œil, c’est vrai ce que je dis, tu es libre et c’est le moment pour enfin partir en Italie, prends ça comme une chance, tu vois, t’as tout perdu ! allez, fonce !
Fonce, fonce, elle en a de bonnes, dans le mur oui, je fonce !
Après plusieurs jours à ruminer, à avoir éliminé la possibilité du suicide car trop douillette, je réfléchis à cette idée de partir en Italie. Mon rêve, mon doux rêve, mon grand rêve !
Dans deux mois, je dois avoir débarrassé le plancher de ma piaule, et je récupérerai la caution. Même si elle s’avère modeste, c’est toujours ça à mettre dans la colonne des plus. S’ajoutent les indemnités de licenciement et mes petites économies. Au final, c’est plutôt pas mal.
Plus les jours passent, plus je suis persuadée qu’il me faut tenter l’aventure. Je n’ai pas grand-chose à perdre de toute façon. Si ça foire, je viendrais pleurer chez papa maman. Profil bas.
Allez, c’est décidé, je m’en vais !
Je voudrais un aller pour Rome.
Quand souhaitez-vous partir ?
Le plus tôt possible, je suis prête.
Et c’est ainsi que le lendemain, je suis en route pour l’aéroport. J’ai choisi Rome pour aller directement à l’ambassade de France pour une recherche d’emploi.
L’embarquement est dans deux heures, j’ai préféré compter large, je ne veux pas le rater. Dans une demi-heure, le bar ouvre, j’ai prévu de la lecture donc tout va bien, j’ai le cœur qui danse, je suis aux anges.
Je regarde l’heure tout le temps, il me tarde de m’envoler pour le pays chantant.
J’ai bu tellement de jus de fruits que je dois aller au « pipiroom ». Devant la glace, je rafraîchis mon maquillage et me recoiffe. Je suis tout excitée et je me lance des sourires en murmurant : « si, si, si ! ».
Je tire la chasse, je vais pour pousser le loquet d’ouverture mais il est coincé. J’essaie plusieurs fois, il ne bouge pas. La porte reste fermée. Je secoue le loquet, je tape dans la porte. Une partie métallique tombe à mes pieds. Je jure, je l’insulte. Je suis enfermée ! j’appelle à l’aide mais je n’entends rien, aucun bruit, on dirait que je suis seule. Il est six heures du matin mais tout de même, ce sont les toilettes d’un aéroport !
Un coup d’œil sur ma montre, l’avion décolle dans un quart d’heure. J’ai envie de pleurer, je panique. Alors j’ai l’idée de composer le numéro de l’aéroport sur mon portable. Je tombe sur un répondeur qui me demande de patienter… je patiente en m’impatientant, je trépigne. Le téléphone dans la main gauche, je donne des coups dans la porte avec mon épaule droite.
Répondez, bon sang, mais répondez !
Deux, trois minutes passent, j’ai de plus en plus envie de pleurer, j’insulte mon portable, je suis toujours en attente, personne ne répond.
Je raccroche et je crie :
Au secours, je suis coincée dans les toilettes !
Je m’assieds sur la cuvette, la tête entre les mains.
Mais c’est pas vrai !
Il reste neuf minutes, neuf minutes ! Oh mon Dieu !

Et d’un seul coup, j’envisage la hauteur du mur… je n’ai pas le choix de toute manière, je dois sortir de ce foutu w.-c. 
Je balance ma valise par-dessus le mur gauche. J’entends un bruit de casse.
Je balance mon sac à main et mes escarpins de la même façon. Un bruit suspect me laisse penser qu’une chaussure – ou les deux – est tombée dans la cuvette.
Je monte sur ma cuvette, je m’agrippe à deux mains sur le mur, et oubliant toute dignité, je me love sur celui-ci en tirant sur mes bras pour lever mon corps et pouvoir passer une jambe à califourchon. Je dois m’y reprendre à trois fois avant d’y parvenir.
La fente arrière de ma jupe se déchire mais ce n’est pas grave, ça m’arrange même, j’ai plus de manœuvre pour passer l’autre jambe par-dessus le mur. Je n’ai plus qu’à lâcher le mur et sauter à terre.
La valise a gêné mon atterrissage, j’ai coincé mon pied gauche entre le bas de la cuvette et la valise. Je suis déséquilibrée et à moitié assommée dans ma chute.
C’est le coup de grâce. Je fonds en larmes mais je me reprends très vite, je regarde l’heure, il reste quatre minutes. Alors, je me relève, je récupère les chaussures flottant dans la cuvette, j’attrape mon sac à main presque vidé lors de l’envol, je racle le sol pour choper ce qui est tombé, je fourre le tout dans mon sac, je remets ma valise sur ses roulettes, je tire la porte et je cours, je cours en boitant, pieds nus, dans le couloir, je pousse les obstacles et j’arrive devant la file d’embarcation pour Rome.
Il n’y a plus personne. Je l’ai loupé… je m’écroule par terre, en pleurs. Je sens des mains sur mes épaules, j’entends des voix, je retire mon visage de mes mains, je vois une hôtesse, un surveillant peut-être et des badauds qui me scrutent. Ils me prennent certainement pour une cinglée.
J’ai raté mon avion et tout ça parce que j’étais coincée dans les toilettes, le truc s’est cassé et…
Calmez-vous madame, quelle est la destination de votre vol ?
Rome, il partait à six heures dix-huit et…
Il y a eu un souci et il est retardé d’une heure, ne vous inquiétez pas, allez vous asseoir.
Et là, je prends conscience du spectacle que je suis en train d’offrir : une échevelée aux joues écarlates, aux yeux souillés de larmes noires dégoulinantes, le chemisier déboutonné, la jupe déchirée en deux, le postérieur à moitié caché par une veste blanche plus vraiment blanche, les chaussures à la main et les pieds nus sur le sol avec une cheville gonflée. Plus l’allure d’une femme qui aurait croisée une catcheuse que celle d’une voyageuse.
J’ai du temps devant moi avant que l’avion décolle. Je ne peux pas rester dans cet état.
Je retourne aux toilettes.

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