Je vais être en retard

Les clochettes
Dessin au stylo

Avancez dans le fond s’il vous plaît, y a de la place !
Non madame, il n’y a pas de place, on est déjà serrés comme des sardines alors vous attendrez le prochain !
Ah mais non, je suis pressée !
Et je fonce sur les gens qui stationnent devant les portes, un tollé accueille l’initiative mais je continue à vociférer :
Non mais tout de même, c’est un comble, y a de la place au fond et il faut que vous restiez plantés juste devant et après on me dit d’attendre le prochain, on croit rêver !
En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le bonhomme se rue sur moi et me pousse sur le quai, je trébuche et me retrouve à genoux :
Au secours, au secours !
Alerté par les cris, le conducteur passe la tête par l’entrebâillement de la fenêtre de sa cabine et voyant la scène, vient à la rescousse. Maintenant, je pleure, toujours par terre, le collant troué et taché de sang, au genou droit. Chacun y va de ses commentaires tandis que le bonhomme est allé s’asseoir, les places s’étant vidées des curieux. Il lit tranquillement le journal, hermétique au chambardement alentour.

Avec tout ça, je vais être en retard.
La petite voix provenait d’une frêle jeune fille, située juste derrière le siège du lecteur du journal. Elle restait là, se rongeait les ongles, les larmes aux yeux.
Vous n’avez qu’à vous plaindre à cette bonne femme, moi, je m’en fiche, lance-t-il en tournant une page d’un claquement de doigts, j’ai tout mon temps.
Elle se lève, se retourne et lui assène un coup de poing sur le crâne puis elle sort du wagon à toute vitesse, noyée dans la masse.
Mis au courant de la situation par les bousculés, le conducteur m’aide à me relever et m’adresse quelques paroles réconfortantes, puis, sommé par son talkie-walkie de reprendre le service, il repart dans sa cabine et actionne le signal pour le départ.
Je pars avec un contrôleur pour aller nettoyer la plaie de mon genou.
Mais le signal d’alarme retentit et le métro s’arrête net sans avoir quitté encore la station.
Sous l’action du frein, des corps s’entrechoquent et le bonhomme est projeté contre la vitre. Deuxième coup porté à la tête, il chancèle et se retrouve comme un pantin désarticulé soutenu par les dessous de bras, en croix.

Le bonhomme en pleine crise, avait voulu trouver celle qui lui avait donné un coup sur la tête, il s’en était pris à tout le monde et avait voulu entendre chaque femme car il ne s’était pas retourné pour apercevoir à qui appartenait la voix.

Bon sang, qu’est-ce qui se passe encore ?
Le conducteur ressort de la cabine, la batte à la main. Sait-on jamais.

Quelqu’un a fini par intervenir en tirant sur la poignée d’urgence.
Le haut-parleur sur le quai prévient de l’arrêt impromptu et de la perturbation engendrés.
La rame se vide de la gente féminine abusée. Ceux qui supportent le poids du bonhomme l’affalent sur la banquette et descendent à leur tour. Au final, le wagon est déserté.
Dans les autres rames on s’impatiente, les esprits s’échauffent, le conducteur perd patience et fait embarquer le bonhomme, encore assommé, par la sécurité.

Ayant repris mes esprits et avec un pansement sur le genou, je sors du local des cheminots et me dirige vers le quai pour prendre le prochain métro. Celui-ci arrive, je prends place. Un coup d’œil sur mon portable, il est dix heures et quart. J’ai plus d’une heure de retard. Encore deux stations et j’y serai.

Vous aviez rendez-vous à neuf heures madame, la conseillère ne peut vous recevoir maintenant.
J’ai eu un problème dans le métro…
Il fallait prévenir dans ce cas…
Mais je ne pouvais pas, j’ai été agressée, tenez, regardez, j’ai un pansement sur le genou. J’ai encore le cerveau tourneboulé.
Patientez un instant, je vais me renseigner.
Quinze minutes se passent et j’attends toujours dans le couloir.
Alors, vous allez nous écrire une attestation signée et la conseillère vous appelle demain au plus tard.
Sur ce, elle me tend un papier et un stylo : datez, signez et indiquez ce qu’il s’est passé.
Je m’exécute, j’inscris donc qu’une personne qui ne voulait pas que je monte dans le métro m’a poussé sur le quai et je suis tombée, me faisant mal au genou, le métro a été stoppé un bon moment et je suis allée dans le local du personnel de la station pour nettoyer la plaie.
Bien, j’attends donc l’appel de ma conseillère.
Oui, elle vous contactera.

Sur le chemin du retour, que je décide de faire à pied, je me remémore toute l’histoire. Je revois ce bonhomme se jeter sur moi. L’air abattu, je me penche pour regarder mon genou. Le pansement est rouge et je ne crois pas en avoir chez moi. J’entre dans la première pharmacie pour acheter une boîte. Au moment de payer je ne trouve pas mon porte-monnaie dans mon sac. Je fouille, je dépose le contenu sur le comptoir. Il a disparu.
Je peux vous régler par carte ?
C’est à partir de dix euros.
Donnez m’en trois boîtes dans ce cas.
Je remets tout dans mon sac et je m’aperçois qu’il manque aussi mes clés. Je panique, je parle toute seule, je m’énerve. La pharmacienne prononce quelques mots pour me rassurer, elle me conseille de vérifier dans mes poches. Je me tâte fébrilement, je soupire, j’ai presque envie de pleurer et d’un seul coup je pense à l’incident du métro : Oh mon Dieu !
Je bouscule des personnes et je me précipite vers la première bouche de métro.

Il y a beaucoup de monde, c’est l’heure du déjeuner. Je crains de ne pas les retrouver.
Arrivée à la station, je scrute minutieusement l’endroit où j’ai été mise dehors. Je suis presque pliée en deux. Il y a peu de personnes stationnées. L’une d’entre elles, après m’avoir demandé la raison de mon action, se met à chercher aussi.
Je retourne dans la salle de pause pour demander aux conducteurs présents si des clés auraient été rapportées suite à l’incident de ce matin.
Non madame, nous avons un porte-monnaie mais…
Il est comment ? J’en ai aussi perdu un, violet avec un gros fermoir blanc.
Attendez… oui, c’est ça, tenez… pour vos clés, je peux contacter le conducteur s’il est là et si vous me donnez l’heure à laquelle c’est arrivé.
C’était à neuf heures moins vingt à peu près, dis-je en ouvrant le porte-monnaie… vide.
Bon, je vais voir, un moment s’il vous plaît… dis-moi, t’as récupéré des clefs ce matin quand y a eu l’incident de la petite dame ? elle est là.
Ah merde, effectivement au moment de repartir quelqu’un les a trouvé et est venu me les donner, j’ai oublié avec tout ça. Écoute, je finis mon tour et j’arrive.
Informée de la nouvelle, je me réjouis de ne pas avoir à faire changer la serrure.

J’entends la sonnerie de mon portable. Je le cherche dans mon sac. Mais c’est trop tard lorsque je le prends en main. Après un coup d’œil sur le numéro, c’est celui de ma conseillère. Je vais pour rappeler mais un bip me signale l’arrivée d’un nouveau message sur le répondeur : Il faudrait que vous alliez au commissariat déclarer l’agression que vous avez eue ce matin sinon nous sommes dans l’obligation de suspendre vos allocations pour non présentation à une convocation …
J’écoute deux fois l’enregistrement, pensant avoir mal entendu.
J’ai passé dix minutes avec elle au téléphone à lui expliquer que je suis dans le local des objets perdus de la Ratp et qu’ils peuvent me faire un justificatif mais elle précise que si je ne fournis pas la déclaration de la police, je ne serai pas indemnisée.
Je retourne dans mon quartier et je m’informe de l’adresse du commissariat que je n’ai pas encore eu l’occasion de visiter.

Plusieurs personnes circulent dans le couloir. Des agents arrivent ou partent avec des individus dont certains sont menottés. Des éclats de voix derrière des portes closes. Une file d’attente décourageante. Je prends mon mal en patience, il me faut ce satané imprimé.
Après des minutes qui me paraissent des heures, c’est mon tour. Au moment de commencer mon récit, l’un des téléphones retentit et l’agent derrière le comptoir me fait signe de faire silence :
Oui commissaire, le paquet est arrivé, je vous l’apporte de sui… oui il y a du monde mais je… d’accord commissaire.
Il raccroche et lève la tête vers moi : Oui, madame, je vous écoute.
Je viens déposer plainte parce que j’ai été agressée ce matin dans le métro, j’avais rendez-vous au Pôle emploi et je dois leur présenter un justificatif sinon je ne serai pas payée et…
Oui, oui, un instant.
Il brandit un paquet en disant : voilà commissaire ce que vous attendiez !
Je me retourne et j’aperçois le commissaire qui vient vers nous. Nos regards se croisent.
Chère madame… que vous arrive-t-il ?
Madame s’est fait agressée ce matin dans le métro.
Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau, vous allez m’expliquer tout cela.
Eh oui ! le monde est bien petit

Un problème

Dessin que j'ai fait au stylo et colorisé via Photoshop
La petite tête
Portrait au stylo et photoshopé

Ok, bon alors, résumons : ton patron t’a viré, ton mec t’a largué et ton proprio vend l’immeuble où tu crèches… après réflexion, je dirais que tu as un problème.
Un problème, tu dis que j’ai un problème ? penses-tu !
Voyons le bon côté des choses, tu es libre.
Je la regarde en biais, elle se fout de moi ou quoi ?
Ah mais ne me jette pas cet œil, c’est vrai ce que je dis, tu es libre et c’est le moment pour enfin partir en Italie, prends ça comme une chance, tu vois, t’as tout perdu ! allez, fonce !
Fonce, fonce, elle en a de bonnes, dans le mur oui, je fonce !
Après plusieurs jours à ruminer, à avoir éliminé la possibilité du suicide car trop douillette, je réfléchis à cette idée de partir en Italie. Mon rêve, mon doux rêve, mon grand rêve !
Dans deux mois, je dois avoir débarrassé le plancher de ma piaule, et je récupérerai la caution. Même si elle s’avère modeste, c’est toujours ça à mettre dans la colonne des plus. S’ajoutent les indemnités de licenciement et mes petites économies. Au final, c’est plutôt pas mal.
Plus les jours passent, plus je suis persuadée qu’il me faut tenter l’aventure. Je n’ai pas grand-chose à perdre de toute façon. Si ça foire, je viendrais pleurer chez papa maman. Profil bas.
Allez, c’est décidé, je m’en vais !
Je voudrais un aller pour Rome.
Quand souhaitez-vous partir ?
Le plus tôt possible, je suis prête.
Et c’est ainsi que le lendemain, je suis en route pour l’aéroport. J’ai choisi Rome pour aller directement à l’ambassade de France pour une recherche d’emploi.
L’embarquement est dans deux heures, j’ai préféré compter large, je ne veux pas le rater. Dans une demi-heure, le bar ouvre, j’ai prévu de la lecture donc tout va bien, j’ai le cœur qui danse, je suis aux anges.
Je regarde l’heure tout le temps, il me tarde de m’envoler pour le pays chantant.
J’ai bu tellement de jus de fruits que je dois aller au « pipiroom ». Devant la glace, je rafraîchis mon maquillage et me recoiffe. Je suis tout excitée et je me lance des sourires en murmurant : « si, si, si ! ».
Je tire la chasse, je vais pour pousser le loquet d’ouverture mais il est coincé. J’essaie plusieurs fois, il ne bouge pas. La porte reste fermée. Je secoue le loquet, je tape dans la porte. Une partie métallique tombe à mes pieds. Je jure, je l’insulte. Je suis enfermée ! j’appelle à l’aide mais je n’entends rien, aucun bruit, on dirait que je suis seule. Il est six heures du matin mais tout de même, ce sont les toilettes d’un aéroport !
Un coup d’œil sur ma montre, l’avion décolle dans un quart d’heure. J’ai envie de pleurer, je panique. Alors j’ai l’idée de composer le numéro de l’aéroport sur mon portable. Je tombe sur un répondeur qui me demande de patienter… je patiente en m’impatientant, je trépigne. Le téléphone dans la main gauche, je donne des coups dans la porte avec mon épaule droite.
Répondez, bon sang, mais répondez !
Deux, trois minutes passent, j’ai de plus en plus envie de pleurer, j’insulte mon portable, je suis toujours en attente, personne ne répond.
Je raccroche et je crie :
Au secours, je suis coincée dans les toilettes !
Je m’assieds sur la cuvette, la tête entre les mains.
Mais c’est pas vrai !
Il reste neuf minutes, neuf minutes ! Oh mon Dieu !

Et d’un seul coup, j’envisage la hauteur du mur… je n’ai pas le choix de toute manière, je dois sortir de ce foutu w.-c. 
Je balance ma valise par-dessus le mur gauche. J’entends un bruit de casse.
Je balance mon sac à main et mes escarpins de la même façon. Un bruit suspect me laisse penser qu’une chaussure – ou les deux – est tombée dans la cuvette.
Je monte sur ma cuvette, je m’agrippe à deux mains sur le mur, et oubliant toute dignité, je me love sur celui-ci en tirant sur mes bras pour lever mon corps et pouvoir passer une jambe à califourchon. Je dois m’y reprendre à trois fois avant d’y parvenir.
La fente arrière de ma jupe se déchire mais ce n’est pas grave, ça m’arrange même, j’ai plus de manœuvre pour passer l’autre jambe par-dessus le mur. Je n’ai plus qu’à lâcher le mur et sauter à terre.
La valise a gêné mon atterrissage, j’ai coincé mon pied gauche entre le bas de la cuvette et la valise. Je suis déséquilibrée et à moitié assommée dans ma chute.
C’est le coup de grâce. Je fonds en larmes mais je me reprends très vite, je regarde l’heure, il reste quatre minutes. Alors, je me relève, je récupère les chaussures flottant dans la cuvette, j’attrape mon sac à main presque vidé lors de l’envol, je racle le sol pour choper ce qui est tombé, je fourre le tout dans mon sac, je remets ma valise sur ses roulettes, je tire la porte et je cours, je cours en boitant, pieds nus, dans le couloir, je pousse les obstacles et j’arrive devant la file d’embarcation pour Rome.
Il n’y a plus personne. Je l’ai loupé… je m’écroule par terre, en pleurs. Je sens des mains sur mes épaules, j’entends des voix, je retire mon visage de mes mains, je vois une hôtesse, un surveillant peut-être et des badauds qui me scrutent. Ils me prennent certainement pour une cinglée.
J’ai raté mon avion et tout ça parce que j’étais coincée dans les toilettes, le truc s’est cassé et…
Calmez-vous madame, quelle est la destination de votre vol ?
Rome, il partait à six heures dix-huit et…
Il y a eu un souci et il est retardé d’une heure, ne vous inquiétez pas, allez vous asseoir.
Et là, je prends conscience du spectacle que je suis en train d’offrir : une échevelée aux joues écarlates, aux yeux souillés de larmes noires dégoulinantes, le chemisier déboutonné, la jupe déchirée en deux, le postérieur à moitié caché par une veste blanche plus vraiment blanche, les chaussures à la main et les pieds nus sur le sol avec une cheville gonflée. Plus l’allure d’une femme qui aurait croisée une catcheuse que celle d’une voyageuse.
J’ai du temps devant moi avant que l’avion décolle. Je ne peux pas rester dans cet état.
Je retourne aux toilettes.